Pourquoi la QVCT est d’abord une question de temps ?
La semaine dernière, à l’occasion du salon HR Technologies France, je suis allée à la rencontre des éditeurs et concepteurs de systèmes d’information RH.
Ces échanges avaient un objectif précis : interroger la manière dont ces outils, devenus centraux dans le pilotage des organisations, pourraient contribuer plus directement aux enjeux de qualité de vie et des conditions de travail.
Car un constat s’impose. Les SIRH sont aujourd’hui extrêmement performants pour gérer, tracer, consolider. Ils mesurent les effectifs, la masse salariale, l’absentéisme, la conformité réglementaire. Mais ils restent rarement mobilisés comme des instruments d’analyse de la soutenabilité du travail.
Autrement dit, ils pilotent l’activité. Mais ils pilotent peu la santé organisationnelle.
Or, dans le même temps, les entreprises multiplient les démarches de QVCT : baromètres d’engagement, actions de prévention, dispositifs de flexibilité, semaines du bien-être. Malgré ces efforts, les indicateurs de fatigue professionnelle, de désengagement ou de turnover demeurent élevés.
Ce décalage invite à déplacer le regard. Et si le problème n’était pas d’abord celui des dispositifs, mais celui du temps ?
Derrière la plupart des difficultés contemporaines du travail — surcharge, récupération insuffisante, congés non pris, porosité entre sphères professionnelle et personnelle — se dessine une même réalité : une désorganisation des équilibres temporels.
- Le travail déborde.
- Les temps de respiration disparaissent.
- La récupération devient incertaine.
Autrement dit, la QVCT ne relève pas uniquement du ressenti ou du climat social. Elle repose sur une variable structurelle : la manière dont une organisation produit, répartit et protège le temps.
Cette perspective conduit à mobiliser la notion d’« écologie du temps » : considérer le temps comme une ressource limitée, collective et fragile, dont la préservation conditionne la santé des personnes autant que la performance durable des organisations.
Dans cette optique, le SIRH ne constitue plus seulement un outil administratif. Il peut devenir un véritable révélateur des déséquilibres temporels et un levier stratégique de prévention.
Cet article propose ainsi :
- De situer la question du temps dans les mutations contemporaines du travail ;
- De définir le cadre conceptuel d’une écologie du temps appliquée à la QVCT ;
- D’examiner comment le SIRH peut objectiver ces enjeux à travers la détection de signaux faibles ;
- Et de montrer en quoi cette approche constitue un levier de soutenabilité et de performance durable.
Intensification du travail et accélération des rythmes : comprendre les nouvelles tensions temporelles
Accélération sociale et compression du temps long
Depuis plusieurs décennies, le travail connaît un processus d’intensification largement documenté par la sociologie du travail et l’ergonomie. Les enquêtes européennes sur les conditions de travail montrent une élévation continue des rythmes, une pression accrue des délais et une fragmentation croissante des activités (Eurofound, 2021). Ces évolutions traduisent moins une simple augmentation quantitative de la charge qu’une transformation plus profonde des temporalités professionnelles. Hartmut Rosa parle à ce titre d’« accélération sociale » : les horizons temporels se contractent, les cycles se raccourcissent et l’action s’inscrit de plus en plus dans l’urgence, au détriment du temps long nécessaire à l’apprentissage, à la coopération et à la qualité du travail.
Numérique et porosité entre vie professionnelle et vie personnelle
La généralisation des outils numériques accentue encore cette dynamique. En rendant possible une connexion permanente, ils brouillent les frontières entre travail et hors-travail et installent une forme de disponibilité implicite continue (Mazmanian et al., 2013). Le temps professionnel tend alors à déborder sur l’ensemble de la vie quotidienne, tandis que les moments de repos deviennent plus incertains et plus difficiles à protéger.
La réduction des marges de régulation du travail réel
Or cette contraction des temps disponibles ne produit pas seulement des effets sanitaires visibles. Elle affecte plus structurellement les conditions d’exercice du travail lui-même. Lorsque les marges temporelles se réduisent, les possibilités d’ajuster son activité, de coopérer, de débattre du « travail bien fait » ou de récupérer s’amenuisent. Le travail devient plus contraint, plus fragmenté, parfois empêché.
Les recherches en santé au travail confirment d’ailleurs que l’usure professionnelle ne peut être expliquée par la seule intensité de la charge. Les modèles de Karasek et Siegrist soulignent l’importance des marges de manœuvre, tandis que les travaux d’Yves Clot montrent que la santé se construit dans le pouvoir d’agir. La question centrale devient alors : dans quelles conditions temporelles peut-on travailler durablement ?
L’écologie du temps : un cadre d’analyse pour repenser la QVCT
Le temps comme ressource collective et limitée
La notion d’écologie du temps propose de déplacer le regard. Par analogie avec l’écologie environnementale, il s’agit de considérer le temps comme une ressource finie, soumise à des équilibres, et dont la surexploitation entraîne des effets systémiques
Récupération, régulation et soutenabilité du travail
Appliquée au travail, cette perspective implique de reconnaître que le repos et la récupération ne sont pas des interruptions de la production, mais des conditions de possibilité de l’activité elle-même. Les rythmes individuels dépendent de l’organisation collective : plannings, délais, culture managériale, sous-effectifs
De la qualité de vie au travail à la performance durable
Dans cette optique, la QVCT ne se réduit plus à des actions périphériques. Elle devient une question d’architecture temporelle : garantir des temps de pause, permettre des congés effectifs, préserver des marges de régulation. Autrement dit, rendre le travail soutenable pour qu’il puisse durer.
Le SIRH comme outil de pilotage de la QVCT : détecter les signaux faibles d’usure professionnelle
Les limites des indicateurs RH traditionnels
Traditionnellement, le SIRH est mobilisé dans une logique administrative et comptable : suivi des effectifs, paie, absences. Cette approche reste largement réactive : elle identifie les conséquences visibles sans toujours repérer les déséquilibres en amont.
Ce que les données temporelles du SIRH permettent réellement d’observer
Pourtant, ces systèmes contiennent une matière informationnelle bien plus riche. Lues autrement, les données temporelles peuvent révéler des dynamiques fines : tensions sur la prise de congés, accumulation de reliquats, surcharge localisée, impossibilité de dégager du temps long. Autant de signaux faibles d’usure organisationnelle.
Vers une grille de lecture « écologie du temps » appliquée au SIRH
Le SIRH peut ainsi devenir un instrument stratégique de lecture de la soutenabilité du travail. Il ne s’agit plus seulement de mesurer le temps travaillé, mais d’analyser les équilibres entre production, repos, empêchement et régulation. Autrement dit, de passer d’une logique de comptage à une logique d’écologie du temps.
Mesurer le temps pour construire une performance durable
Penser la QVCT comme une écologie du temps permet de replacer la question des rythmes au cœur du pilotage stratégique. Ce qui fragilise aujourd’hui les organisations n’est pas uniquement l’intensité du travail, mais l’érosion progressive des marges temporelles nécessaires pour récupérer, ajuster l’activité, coopérer et se projeter dans la durée.
Observer la prise réelle des congés, la récupération effective, les reports répétés, les surcharges localisées ou le non-recours aux temps de repos ne relève donc pas d’un simple suivi administratif. Ces éléments constituent des indicateurs précoces de soutenabilité. Ils rendent visibles des fragilités encore silencieuses, mais déjà à l’œuvre.
Dans cette perspective, le SIRH peut devenir bien davantage qu’un outil de gestion : un véritable baromètre de santé sociale et un levier de prévention primaire.
C’est à partir de cette conviction, nourrie par les travaux de recherche comme par les échanges de terrain avec des directions RH et des éditeurs de solutions, que j’ai progressivement formalisé une grille de lecture « écologie du temps » appliquée aux données SIRH.
Cette grille vise à croiser des indicateurs temporels précis afin d’identifier les signaux faibles d’usure organisationnelle et d’objectiver la soutenabilité du travail, pour éclairer les décisions managériales avant que les difficultés ne se transforment en crises.
Car une organisation performante n’est pas celle qui intensifie sans limite.
C’est celle qui sait préserver ses ressources humaines dans le temps
Pour aller plus loin …
- Hartmut Rosa (2010). Accélération. Une critique sociale du temps. La Découverte.
- Eurofound (2021). Working conditions in the European Union.
- Karasek, R., & Theorell, T. (1990). Healthy Work. Basic Books.
- Yves Clot (2010). Le travail à cœur. Pour en finir avec les risques psychosociaux. La Découverte.
- Mazmanian, M., Orlikowski, W., & Yates, J. (2013). The autonomy paradox. Organization Science, 24(5).
- Agence nationale pour l’amélioration des conditions de travail (2022). Qualité de vie et des conditions de travail : repères pour agir.
- Pfeffer, J. (2018). Dying for a Paycheck. Harper Business.

